"Je suis un rebel. Je suis un révolutionnaire. Je me bat pour les gens pauvres. En fait, je suis une sorte de Robin des Bois. J'adore ça. Je suis Robin des Bois ! Croyez-le ou pas, je le suis. Vous vous demandez qui m'a envoyé ? Je vous répondrai : je me suis envoyé moi-même. (...) Pourquoi Dieu cacherait son cerveau pour un vieil homme stupide comme moi ? Dieu ne peut pas prendre un cerveau pourri, Dieu se doit de prendre un cerveau parfait pour fabriquer une pluie parfaite. Une brise parfaite pour des arbres parfaits afin de créer des hommes avec des genoux parfaits pour danser. Heeeuuuuggggh ! (il fait le bruit d'un rhinocéros en guise d'approbation). (...)La musique gouverne tout le monde, tous les c½urs. La musique remplace les sentiments et les pensées, la chair et le sang, l'esprit, le corps et l'âme. La musique a fait ça. D'un point de vue télépathique, on n'a pas voulu ça alors Dieu a dit « ok, écoutez-moi, je suis dans la musique ». Alors il va directement dans l'hémisphère droit de votre cerveau et entre dans votre corps et vit avec vous. La musique est la seule bienfaitrice de l'univers et n'a pas à être comme ci ou comme ça. Ce n'est pas du christianisme. Une confrérie, une fraternité et l'amour. Nous ne voulons pas avoir affaire à la haine. Nous considérons la haine comme un terrible ennemi alors nous essayons de la sanctionner et faisons en sorte qu'elle soit inexistante. Vous devez être inflexible, 135 % vigoureux afin de préparer 134 000 saints pour Dieu. (...) Je crois aux esprits, je crois à l'invisible, je crois au visible."
Fidèle à sa folie et sa schizophrénie légendaire, le jamaïcain répondait alors à de sérieuses questions posées par notre confrère Kevin Martin quant à sa manière de procéder avec les samples et les instruments, les mix et les platines. En guise de réponse, on le voit, ce fut un capharnaüm de phrases sans queue ni tête, un enchaînements de galimatias qui semble sortir tout droit d'un Speak & Spell cassé ! Pourtant, si on enlevait Lee Perry de l'histoire du reggae ou si l'on essayait un temps soit peu de "réajuster" ses mots ou sa logique, il est à craindre que le reggae et la Jamaïque en pâtiraient pour de bon. Car la folie de Perry c'est son génie et son génie sa folie. Il est précisément ce par quoi le reggae a pu se renouveler et s'ouvrir à d'autres sources d'inspirations (électronique, ciné) tout en introduisant l'humour chez les rastas (à l'instar de Big Youth ou U Roy) et une théâtralité certaine.
Ca commence par des embrouilles. Chez les rastas c'est une chose banale. On se souvient du différent qui opposa Peter Tosh à Bob Marley par exemple ou encore la brouille de Prince Buster et de Derrick Morgan à l'orée de l'indépendance de la Jamaïque (1962). Les exemples sont nombreux. Ici, l'embrouille concerne Lee Perry et le producteur Coxsone (Studio One). Après 30 titres enregistrés dans le studio du célèbre producteur et avant qu'il ne devienne l'un des maîtres incontestés du dub, Perry quitte Studio One en claquant la porte (histoire d'argent dit-on). Il se retrouve chez le non moins célèbre Joe Gibbs, docteur es rocksteady et producteur entre autre des Heptones. Après quelques enregistrement pour Gibbs, Perry "re-claque" la porte et décide une bonne fois pour toute de monter son propre label. Nous sommes en 68 et le label s'appellera Upsetter (qu'on ne confondra pas avec son groupe The Upsetters). On sent que Rainford Hugh Perry est fait pour ça : produire, diriger et superviser. En 1969, il enregistre The Upsetter avec son groupe les Upsetters (il s'agit de bien rester concentré quant à la place du "s") composé dans leur formation d'origine de Jackie Jackson à la basse, Hugh Malcolm à la batterie, Hux Brown à la guitare et Winston Wright à l'orgue(c'est à dire avant que les frères Barrett soient de la partie). Pour la petite histoire, les musiciens qui accompagnaient Little Richard portaient aussi le nom de Upsetters, les "choquants", les "renversants".
En 70, Perry enregistre Soul Rebels de Marley avec les Wailers et en 71 Soul Revolution. Deux albums, deux perles. Et puis, pêle-mêle, l'album Return Of The Super Ape (1978) mixé dans les studios de sa nouvelle boîte Black Ark, The Return of Pipecock Jackxon en 1980 chez Black Star Liner ou encore l'incontournable King Tubby Meets The Upsetters en 1975. La liste est longue et infinie et il faudrait au moins 1 Go pour que ça tienne !
Quoiqu'il en soit, ce n'est pas tant sa production incroyable qui en fait un personnage à part dans le reggae mais bien le fait que par lui et grâce à lui, le dub va naître et acquérir ses lettres de noblesses. Prenant des samples de musique de film qu'il mélange à des " mix d'anciens mix remixés", des morceaux de phrases qu'il marie à des logorrhées surréalistes genre "I am the creator, I am the Lord, I am the sun and I am the darkness", des lignes de basses incroyables et des réverb géniales, des scratch d'enfer et des écho mystiques et inusitées, Perry fabrique un dub qu'on pourrait volontiers qualifier de "science-fiction dub" ou de "galaxian reggae" ! Pour l'heure, son travail est grandement apprécié par les musicos anglais (et on pense ici aux productions On-U-Sound d'Adrian Sherwood ou encore à certains artistes de Ninja Tune),par de nombreux Dj de la scène house et tek ou encore par Massive Attack. C'est dingue comme parfois la folie peut être productive et récalcitrante !



